mardi 1 mai 2012

Versus


Source Wikimedia commons
Des terriens en galère tutoient des formes sophistiquées de dévastation, quand, au moment de lâcher du lest, les trains déraillent.

Qui sont ces cieux argentés qui ploient sur nous ? Leur scintillement m'étonne et je roule, à tombeau ouvert, en direction de ports incrédules bardés de miradors. Vers quoi braquent-elles, ces tours, sous ce ciel de paillettes ?

Des combats s'engagent sous le ballast qui remue dans le jour de platine et le vent qui s'acharne.
Des combats à mort.

Quelque part, il y a la vie qui se planque. Plus dangereuse que l'ombre du jour qui reflète, miroir dégueulasse, les éclats de la mort puant le désinfectant, éthérés, clairs, propres et stériles. La vie qui suinte et qui crache à la figure de cette menace blanche, au cachot lumineux. La vie qui teinte tes protocoles de sa fureur, de son sang et de ses cris, de ses taches impossibles à ravoir, de ses souillures sensibles, noires et écarlates.

Elle aura ta peau.


lundi 30 avril 2012

Routes enlacées de Jean-Marie Dutey chez ELP

ÉLP éditeur, la maison d’édition francophone transatlantique 100% numérique, annonce la sortie de son 21ème ouvrage :

Routes enlacées
un recueil de nouvelles thématiques de Jean-Marie Dutey

Né en 1958 à Lyon, Jean-Marie Dutey a grandi à Collonges au Mont d’or, un village du val de Saône. Il écrit depuis l’enfance. Il a publié chez Gallimard Zones d’ombre écrit avec Jane Sautière (Série noire n°2512). Rédacteur en chef de la revue littéraire Scribulations, il tient également un blogue : Le carnet de Jimidi.

Ce recueil de dix-huit nouvelles nous fait sentir la dimension profondément vingtiémiste de l’automobile. L’auto, la voiture, c’est un vieil instrument qui rappelle les conforts anciens de l’enfance et la pulsion motrice des premières amours ; c’est une courbe, une armature qui fait rêver ; c’est un métier ou un turbin ; c’est un loisir ou une escapade ; c’est les vacances. Tout un siècle défile sous nos yeux dans ces superbes récits. On vit des retrouvailles, des trajectoires, des cheminements, des rencontres, des rajustements interactifs de toutes natures. On fait face à des crises aussi, des chagrins, des terreurs, des colères, des morts subites. Il n’y a pas ici que la matérialité solide des automobiles, il y a aussi la fluidité complexe des lacets de routes qu’elles parcourent, dans tous les sens du terme. L’objet physique, historique, finit toujours par être un concentré de rapports humains. L’implacable et doucereuse fin d’une époque se fait sentir aussi dans ce recueil, épopée bringuebalante des routards artisanaux, des militants anti-guerre, des travailleurs tertiarisés névrotiques, de la famille biparentale stable et cossue, de Bison Futé et de ses millions d’adeptes anonymes. Tristesse aussi, langueur radicale, sentiment de manque, de carence ouateuse, de chagrin quasi-dépressif, de révolte atténuée, étouffée, emmitouflée… embouteillée.

Le pied au plancher, laissons-nous entraîner en bagnole imaginaire sur ces Routes enlacées.
Lien vers la fiche d’auteur de Jean-Marie Dutey sur ÉLP éditeur

Tous les ouvrages d’ÉLP éditeur sont également en vente sur Amazon.fr, Apple Store et Kobobooks.

jeudi 23 février 2012

Libération explosive de l'âme de Lordius chez ELP

Max Peine dit : Avant, j’avais une vie rangée. Jusqu’au matin où je me suis réveillé avec le cadavre de ma femme à mes côtés. Alors, mon cœur s’est fermé à la morale et à la compassion. J’avais cru malin de plaider la folie, pensant que qu’on se fait plus facilement la belle en hôpital psychiatrique qu’en taule. J’ai rapidement déchanté. Je devais à la fois retrouver la liberté physique, la santé mentale et la compassion. Mais trois objectifs, c’était trop ambitieux. On ne peut pas gagner sur tous les tableaux… J’ai dû mettre la morale de côté pour survivre, et trancher dans le vif. Trancher dans le vif… Tel un ressort compressé à mort par l’univers carcéral, ma tension et mon âme allaient se libérer… à mort.

Avec Max Peine se confirme l’énoncé selon lequel la liberté n’est rien sans la libération. Et quand elle explose, c’est encore plus fort.

Qu’on se le tienne pour dit, Max Peine n’est pas héros pour les enfants. Il tire son origine de Max Payne, du nom du célèbre jeu vidéo développé en 2001 par la société finlandaise Remedy et commercialisé par Rockstars Games pour les consoles Xbox, Playstation2 et GameBoy Advance. Toutefois, contrairement au protagoniste de ce jeu vidéo, Max Peine n’est pas un flic, mais un ex-garde du corps dont la vie a dérapé après qu’il ait liquidé sa femme dans des circonstances obscures. Emprisonné dans un établissement carcéral, puis interné dans un hôpital psychiatrique, il s’échappe pour retrouver une liberté dont il a bien du mal à profiter.

Tous les ouvrages d’ÉLP éditeur sont également en vente sur Amazon.fr, Apple Store et Kobobooks.

mardi 14 février 2012

Sonnet de la Saint-Valentin de Richard Monette


Richard Monette a aimablement proposé de déposer quelques vers sur ce blog pour la Saint-Valentin, c'est avec plaisir que je lui cède l'espace.


Te percevoir t’enfouir aux folles phalanges
Chablis renversé d’ivresse et d’abris
Enserrée d’osmose sucrée de sang pressé
De rythmes où s’emmêlent sonores poumons
T’englober parle la peau parlent les paumes
Et que tu bouges bouleversée d’arbre de bouche
Déracinée du réel foudroyée de rhizomes
Ouverte aux ondes de têtes d’aveux de corps

Ô lèvres en liesses que délivrent les heures lisses
L’immixtion d’amarres en la vie qui jouit femme
L’acte élancé troublant blême jusqu’au repos des âmes

vendredi 10 février 2012

Petite soeur des technoparcs

Contrast transfer function. Source : Wikimedia Commons



















Comme le premier couteau
Comme le premier feu
Je viendrai tirer la fureur qui t’habite

Des poussières s’entassent sur les rêves que tu mets en œuvre, chaque matin, avant de te pousser, encore une fois, vers la sortie.

Les milliers d’heures passées à ramper dans ton laboratoire ne te font jamais rien gagner. Le monde tourne et s’affaisse, jusqu’à ce que ton univers se résolve à des allées tracées au cordeau. Jusqu’à ce que nos trajectoires se coupent.

Je ferai de toi une torchère
Je ferai de toi une pulsion de meurtre
Je ferai de toi le fiel de nos nuits glacées
Petite chose fragile
Dans les yeux de qui pourtant
Feulent des dragons éthérés
Irréductibles

Je connais bien la transe des déglingués du système
Je connais plutôt bien les trottoirs-caveaux de cette ville
Qui dépasse toutes nos espérances
En termes d’anesthésie locale
Et de divertissement avilissant
Je connais bien les regards codés entre les deals
Les mots qu’il ne faut surtout pas dire
Les tunnels entre lesquels se tapissent quelques impasses bien senties

Tu ne m’appelles jamais, pour ne pas avoir à entendre ta propre voix me supplier de tirer quelque chose d’humain de toi. Mais je sais que tu attends.

Je suis programmé pour sentir. Il y a tellement de choses que tu ignores sur toi-même. Comme ce léger désespoir qui t’étreint quand je raccroche en te refusant un créneau.
Trop de taf.
Comme ce vertige qui te plombe au cuir de ma caisse, quand je t’évade de ton labo, en me pointant aux heures où je sais qu’il ne demeure de toi qu’un reste.

Comment aborder ces nuits ? Elles sont tiennes, pour autant que je sois leur pilote. Rares, assez pour te tenir. Elles sont colorées et brumeuses, comme le cristal soufflé qui entre tes mains tangue. Elles sont silencieuses, quand tu t’effondres sous la menace de me faire une confidence, une seule.

Des trans à qui tu plais te font la cour sur les velours cramoisis des bouges où je t’emmène : ta distance soignée d’ingénieur maquillant ton incompétence sociale les excite. Ils te frôlent de leurs serres vernies et chargées de joyaux. Leurs sourires de nacre, acérés, te protègent du deuxième cercle, plus turbulent, des jeunes garçons qui me servent de faire-valoir. Les trans ne laissent pénétrer les curieux qu’au prix d’un moment de grâce, sous une forme ou sous une autre. Les plus avides sont prêts à payer de leur personne pour flairer la créature qui m’accompagne. Une créature diurne. Mon antithèse. Présentée comme telle. Puis nous fuyons.

Un autre genre de labo nous attend, les fois où, étourdi, j’oublie de me ravitailler en suffisance. De ces petits génies de la chimie récréative, je ne suis ni le client, ni l’obligé. Je suis celui qui protège, celui qu’on paie, à qui on ne refuse et rien et devant qui on ferme sa gueule. De tels silences se savourent. Toi, tu ne t’autorises jamais aucun écart : tes maîtres, attentifs à leur investissement, mesurent, tous les quinze jours, tes tentatives de t’amuser. Une urine irréprochable est condition à ton salaire. Seul l’alcool trouve grâce à leurs yeux, encore faut-il n’avoir pas dérapé la veille sur un flacon.

J’aime ce regard troublé qui me dévore timidement, quand tu te laisses aller à devenir l’unique témoin de mes défonces. J’ignore toujours lequel de nous deux apprécie le plus cet instant d’abandon bien tempéré.

Un peu plus tard, des jeux s’enchaînent sur les vagues territoires de mes petites affaires. Tu côtoies les silhouettes de mes nervis, découpées par lumières des rares halogènes qui les tolèrent. Ils sont organisés comme les chiens, en meute. Ils sont faciles à dompter. Ils craignent la main qui les affame. Mais ils savent mordre. Tu ne les gênes pas. Ils apprécient ton silence trempé d’ignorance de leur biotope, de leurs codes, de leurs cavales. Quelque somptueux mystère alimente ton titre de techno-spécialiste barbare. Une sourde intimidation nourrit ton lignage, qui se confond avec le mien. Aussi longtemps que tu viendras flâner en mon préau, aucune chance qu’ils viennent te tirer ta corde à sauter, petite.

Tu connais ainsi les fruits des ramures souterraines que j’habite. Ils ont l’écorce lisse et durcie des grenades urbaines, acides, rongés de pépins d’acier, gorgés du sang des disqualifiés. Tu connais aussi bien que moi maintenant, les longues virées dans les voitures qu’on me prête, jamais les mêmes, mais toujours luxueuses, pour bien se démarquer des asphaltes en dèche que nous arpentons sans cesse, à n’importe quelle heure de la nuit. Je t’emmène partout où je vais, t’ouvre toutes les portes de mon versatile palais, te laisse voir tout ce qu’il y a à voir, entendre tout ce qu’il y a à entendre. Je suis à nu, même si tu l’ignores. Contrairement à ce que tu imagines, je n’ai pas de secret pour toi.

Les rares hommes en qui j’ai toute confiance me mettent en garde contre toi, contre ta génétique du jour, contre ton innocence morcelée qui, selon eux, sont des menaces. Ce qu’ils ignorent, c’est que c’est moi que ton innocence morcelle.

Des jours entiers à repousser l’échéance
Des nuits vides
Des temps morts qui se succèdent
Je n’ai pas la réputation d’être patient

L’ombre la plus opaque masque l’imminence jour, qui nous voit rôder, une dernière fois, vers tes froids quartiers par lesquels tu me forces à transiter. Le temps de te déposer chez toi, saine et sauve, après avoir vagabondé sur les aires les plus déroutantes, les plus hasardeuses, les plus nocives à ta nature sibylline. Tu me salues d’un geste fatigué et vaguement nerveux, toujours le même, toujours insuffisant.

J’attendrai le jour, cette fois, pour venir te cueillir à ton arbre assiégé par son enclos biométrique. J’irai charmer son tronc pour le vider de son essence et le laisser pour mort. Plus de sophistiqué labeur pour t’engloutir, plus de titre abscons auquel s’agripper, plus de colloques ineptes, plus d’articles suintant le désespoir solitaire et l’onanisme du chercheur. Une épine dorsale en moins, tu auras certainement quelque rancœur, quelque haine déchaînée à mon égard. Tu auras même peut-être quelque geste déplacé, violent, mais bien vivant. De ce geste, je saurai quoi faire. Je le prendrai comme un cadeau. Le tout premier d’une longue série.

mercredi 25 janvier 2012

Invisibles et tenaces : un témoignage d'Allan E Berger



Quand j'ai découvert les premiers tableaux d'Invisibles et tenaces sur le blog d'Allan E Berger j'ai tout de suite contacté Allan : "Hey, est-ce que je peux diffuser tes chroniques sur fb?" Impossible de ne pas vouloir partager ces bijoux-témoignages, tout droit sortis des poubelles, littéralement, de nos jolis open spaces rutilants.

D'autres auront une bien meilleure plume que moi pour éclairer la trame idéologique et politique qui dessine les motifs d'une révolte couvant sous les lignes, à commencer par Paul Laurendeau dans son entretien avec l'auteur que je recommande ici.

Mais de quoi parles-tu donc? On comprend rien.
Mais de ceci :

" Les invisibles sont les gens qui nettoient. Rares sont les humains qui leur adressent la parole. Depuis que moi-même je suis devenu un membre de la confrérie, je fais l’expérience étrange de souhaiter le bonjour à des bipèdes qui ne me répondent seulement pas, et dont le regard me coule dessus comme si j’étais un fantôme. Passant l’aspirateur dans un bureau, j’avise un employé arrivé très tôt, qui lit un journal de la veille en sirotant son tout premier café ; mon salut ne lui fera même pas lever les yeux. Déroulant un tuyau d’arrosage dans la cave d’un immeuble de banlieue, je reçois l’accolade cordiale du préposé au nettoyage des poubelles. Remontant à la surface, je croise dans l’entrée de l’immeuble un occupant matinal encombré de croissants ; les bandes réfléchissantes de mon costume signalent à son attention qu’il n’y a ici personne avec qui devoir être poli. C’est ainsi : les concierges, les gardiens, les hommes et les femmes de ménage nous détectent et nous apostrophent sans difficulté, mais les autres civils ont tendance à vouloir nous éviter. Tout comme les clochards et les ivrognes, nous sommes désagréables à considérer.
Pour avoir vécu pendant des années de l’autre côté de la paroi de verre, je pense que cette froideur est principalement la résultante de deux émotions très puissantes qui sont le désarroi et la timidité. Car le mépris est plutôt rare : je ne l’ai ressenti qu’une seule fois, lorsque j’ai nettement réalisé que j’avais sali de ma parole la personne que je venais de saluer. "

Treize textes. Treize tableaux comme autant de portes sur un univers méprisé et pourtant indispensable. Treize récits ouvragés sur les ouvriers de la pureté, qu'une logique bien huilée tient confinés aux horaires crépusculaires et aux cagibis sociaux. Toute la brutalité d'un monde dans treize tableaux brodés de perles qui dessinent, avec amour, des caractères, des individus, des personnes qui méritent autant que n'importe qui qu'on les écoute et qu'on leur parle.

C'est sur un mode subtile, acéré, sans concession, drôle, auto-critique, mais également plein de sincérité et sans bon sentiment, qu'Allan E Berger a choisi de raconter ses journées d'écrivain en immersion dans le monde des nettoyeurs, mettant au service des ignorés treize mémorables pièces, dorées à la feuille, et qui leur sont dédiées.

Les chroniques ont été regroupées et viennent de sortir chez ELP éditeur, disponible uniquement en numérique, chez Immatériel.

Vers la page d'Allan E Berger sur ÉLP éditeur: http://www.elpediteur.com/catalogue.htm#berger
site http://www.elpediteur.com/
mag http://www.ecouterlirepenser.com/
blog http://elpediteur.wordpress.com/









mercredi 18 janvier 2012

Dead 1970, 1968 (Larry Clark – série Tulsa)

Vers la photo

Quand déferas-tu ton lit, à nouveau, étrange archange croisé au détour d’un insoupçonné hasard ? Des dimanches radieux et froids s’entremettent pour nous. Sur les moirures du lac, la lumière frise, glaciale, pour mieux m’enterrer dans ton miroir.  

Un échec entre les doigts serrés, tu te laisses rêver, dans un geste inutile et fier.
Sous la brisure de la capture qui te fige, danse l’hésitation de tes yeux de fer.
L’armure des draps, sous ta peau nue, écume les vibrations de ton corps vivant, encore vivant.

Toute cette fureur facétieuse, dans un être irréel, à demi déguisé en jeune homme bien sous tous rapports et prêt à en découdre. Isolée, l’impression présage de soubresauts livides ou de grands moments calmes et silencieux.

Personne ne sait ce que tu vois, qui tu regardes, s’ils sont nombreux ou absents.
Mais tous tes spectateurs imaginent être à ta place, dans cette errance de regard, entre la perte et l’abandon. Le mien entre en dévoration, se détruit, explose et meurt, terrassé, comme j’imagine, la lentille qui t’a capturé.

Ta prison d’acétate échoue à domestiquer les ravages qui emplissent soudain l’espace de la maison de maître qui t’abrite auprès du lac, comme un secret oublié, loin de Tulsa. Et les murs vénérables s’abolissent, détruisant au passage les précieux clichés des autres preneurs d’otages, bien accrochés à leurs cimaises qui s’effondrent, tendrement.

Car il faut bien un désert consacré à ton étude, pour arrimer enfin une pensée aux champs de bataille que tu sèmes nonchalamment. Pour donner corps au tempo désordonné qui s’invite entre nous il n’y a qu’un mot : enragé.

Il n’y a pas d’instant magique pour cette rencontre, il n’y a que l’écho qui brise ma lumière, dans les heures stupides à feuilleter des pages au hasard. Il n’y a pas de révélation, il n’y a qu’un reflet flou qui accroche mon regard comme un harpon.

Il n’y a pas de stupeur. Il n’y a qu’un coup, un seul.